Wednesday, February 01, 2006

Poly et les Bridgeuses



Grand-Mère Paris est une grande bridgeuse devant l'Eternel. ..
Ses amies et elle organisent régulièrement des parties de cartes, et quand c'est le tour de Grand-Mère, d'organiser, Poly est invitée à regarder, sage et silencieuse, puis à partager le thé/moka qui cloture les matchs.
Ces dames ont un immuable uniforme : manteau d'astrakan noir, plus ou moins rapé suivant l'état de fortune de la dame qui est dedans. Et puis au cou, ce fameux "bidule" de gros-grain noir que l'on voit aux vieilles dames de Faizant, Faizant dont la disparition a fait remonter de ma mémoire cette bulle de souvenirs.
L'une d'elles a même, en garniture de col à son manteau, un machin en forme de longue bestiole, terminé par une petite tête au museau pointu et aux yeux noirs perçants, col mort-vivant qui terrorise Poly.
Ces dames sont en général trois, pour faire quatre avec grand-mère, et il y a Madame B., vieille personne grande, mince, un peu sévère, Madame A., aussi ronde que son amie est sèche, et enfin Madame D., toujours poudrée, maquillée, parfumée, au point que, lorsqu'elle serre Poly sur son vaste coeur en l'embrassant avec effusion, Poly a peur qu'elle lui déteigne un peu de ses couleurs sur sa figure à elle, Poly.
Toute cette peinture a, un jour, attiré à Grand-Mère, qui pourtant aime beaucoup son amie, cette réflexion faite à Jolie-Maman : "elle serait bien mieux au naturel, elle fait un peu cocotte sur le retour". Et comme Poly, étonnée du peu de connaissance qu'avait Grand-Mère de la gent gallinacée, et en référence aux bajoues colorées de Madame D., disait innocemment " moi je trouve qu'on dirait plutôt un peu un dindon", Jolie-Maman a répliqué "on ne devrait jamais rien dire de ce genre devant miss GraindeSel", - car c'est ainsi qu'elle surnomme Poly, un peu encline à se mêler de conversations qui ne la regardent nullement.
Donc, Poly, admise au cénacle, les jambes sagement immobiles pendant sous sa chaise entre deux bridgeuses, écoute la langue étrangère parlée par les quatre amies: des carreaux, des trèfles, des sanzatous, je contre, je passe, c'est mon tout d'être le mort (ça, Poly déteste quand c'est Grand-Mère..), et regarde les étranges additions faites sur un papier avec des rayures bizarres.
Quand les bridgeuses ont terminé leurs parties de carte, commence la cérémonie du thé : Poly a droit à sa tasse, mi thé-mi lait, et à une grosse part du succulent moka (génoise, crème au beurre) que Grand-Mère réussit à la perfection.
Poly tient avec respect et une certaine inquiétude la tasse ravissante, translucide, avec son fin décor de clair de lune, et prend garde de ne rien renverser de son contenu. Elle est consciente qu'être admise aux distractions et au goûter des grandes personnes est un privilège rare, que l'on doit acheter par beaucoup de calme, de pondération et de silence.
Ce service de Limoges, associé dans ma mémoire à ces délicieux rites de passage vers le monde des adultes, ou du moins ce qu'il reste de ses éléments, le voici : JolieMaman me l'a donné pour Noël l'an dernier, se dépouillant peu à peu de ses trésors terrestres. Quand je prends une de ces tasses survivantes et que je contemple son décor, j'ai cinq ans à nouveau, et quatre vieux visages ridés et souriants me contemplent aussi...

2 Comments:

At 11:03 AM, Anonymous Elvire said...

Magnifique ce service !
Et note intéressante comme d'habitude !

 
At 10:08 AM, Blogger Poly said...

Merci Elvire. Je n'arrive pas à ma décider : rester ici ou sur 20six, où tout est mélangé et moche...

 

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